Société

La quête de l’eau à Dakar, un calvaire au quotidien

La quête de l’eau à Dakar, un calvaire au quotidien

Plusieurs quartiers de Dakar, la capitale sénégalaise, manquent actuellement d’eau courante, au grand dam de leurs habitants, obligés chaque jour de faire dans la débrouille pour disposer du liquide précieux.  

 

Certes, le manque d’eau n’est pas une nouveauté à Dakar et certaines de ses localités en pâtissent comme d’une tare congénitale, mais cette fois-ci la pénurie a atteint des proportions rarement égalées. Ce que reconnaît la Sénégalaise des eaux (SDE), l’entreprise française en charge de la distribution de l’eau dans le pays, qui parle ouvertement de déficit dans son offre.

 

En attendant d’y apporter une solution, elle dépêche quotidiennement des camions-citernes dans les zones en manque d’eau, un recours auquel s’agrippent les populations qui également prennent d’assaut les rares robinets publics existant encore dans la capitale sénégalaise. Comme il faut boire, préparer le repas et se baigner quotidiennement, surtout en ces temps de chaleur, les queues sont nombreuses devant les points d’eau ouverts au public

 

Croisé ce dimanche matin sur la VDN dans la commune de Sacré-Cœur, Mamadou Samba Bâ sue à grosses gouttes en tenant dans chacune de ses mains une bouteille d’eau de 5 litres. « Chaque jour, je fais cette corvée pour aller quémander de l’eau. Certains parmi mes voisins sacrifient aussi à la même corvée s’ils veulent en avoir », explique cet homme d’origine guinéenne. Maçon de profession, Mamadou va, avec sa provision d’eau, se faire un brin de toilette et laver quelques-uns de ses habits.

 

N’ayant pas la force de Mamadou, cette jeune fille de teint noir qui a requis l’anonymat, a réquisitionné, moyennant paiement, les services d’un propriétaire de pousse-pousse, une fois remplies ses bouteilles de 20 litres à la borne-fontaine de la Scat-Urbam, populeuse commune de Grand Yoff. A notre arrivée, elle guidait vers son domicile le manœuvre qui poussait devant lui son engin sur lequel étaient empilées une dizaines de bouteilles remplies d’eau.

En se pressant de calquer ses pas sur ceux du propriétaire du pousse-pousse, elle explique dans un souffle qu’il lui arrive de louer une charrette pour transporter à la maison sa provision de liquide précieux. Au demeurant, la jeune fille ne fait pas dans l’innovation : sa manière de faire est répétée à l’envi dans beaucoup de quartiers de Dakar où l’on s’est résigné à jongler avec le manque d’eau.

 

Mieux nanti, Ousmane Ly, un jeune entrepreneur habitant la cité Fadia, se sert de son véhicule pour faire quotidiennement et, ce depuis plus de quatre mois, la corvée d’eau.

 

« Franchement parlé, on est fatigués de la coupure d’eau. C’est depuis le premier éclatement du tuyau de l’usine de Keur Momar Sarr (KMS) qu’on a commencé à avoir ce problème, la pression de notre robinet devenant de plus en plus lente. Pis aujourd’hui, cela fait près de 5 mois qu’il ne coule plus », peste Ousmane.

 

Quid du camion-citerne que la SDE déclare envoyer chaque jour dans des quartiers comme le sien ? Il lâche d’une voix où perce l’irritation : « Le camion peut rester 5 jours sans pointer le nez. Et même quand il est là, il n’amène pas beaucoup d’eau et ce sont juste quelques personnes qui en profitent. Voilà pourquoi, je prends souvent mon véhicule pour aller en chercher dans certains endroits de Grand-Yoff ».

 

Pourtant, cette situation qui n’a que trop duré devait normalement s’estomper le 20 juillet 2018, si l’on se réfère à cette date fatidique donnée par le Premier ministre, Mahammad Boun Abdallah Dionne.

 

Mais le mal est plus profond, à en croire le directeur général de la SDE, Abdoul Ball, qui a déclaré au quotidien EnQuête : « Comme l’ont dit tous les protagonistes de l’hydraulique urbaine (Ministère, Sones et Sde), la cause principale est que les ressources d’eau disponibles ne couvrent pas les besoins de la population de la région de Dakar (plus de 3,5 millions d’habitants). Cela veut dire que quand on prend la quantité totale d’eau produite par toutes les usines et les forages, cela ne permet pas de satisfaire la demande en eau. Il y a un déficit de plus de 50 000m3/jour ».

Quelques Dakarois, comme Birama Thior et Seynabou Bop, deux habitants de la banlieue, avouent constater un léger mieux, après avoir vécu avec leurs familles des moments de galère. En effet, selon eux, l’eau courante est de plus en disponible, mais à basse pression.

 

« Ce n’est pas méchant, car, habitant dans un immeuble de plus de deux étages, nous avons la possibilité d’avoir de l’eau pendant la journée au rez-de-chaussée », affirme la jeune étudiante.

 

Le hic, pour elle, ce sont les interminables va-et-vient dans les escaliers et la longue queue qu’il faut faire dans la maison car « chacun veut remplir ses poches vides (bassines et autres récipients) et les conserver précieusement au fond de son appartement ».

 

  1. Thior, journaliste, se souvient qu’au plus fort de la pénurie il avait, au réveil, tout juste une bouilloire pour se débarbouiller et se frotter sommairement le corps, avant d’aller au travail.

 

La légère amélioration notée dans la distribution de l’eau est consécutive à une série de débranchements, de travaux et de réceptions de forages dont s’est réjoui le ministre de l’Hydraulique, Mansour Faye.

 

« Les maraichers qui utilisent de l’eau potable seront déconnectés. On va récupérer là-bas 10.000 m3 d’eau. A partir de ce moment, je ne dis pas qu’on n’aura plus de problème, mais on sera proche de couvrir le déficit. En conclusion, d’ici quelques jours, il y aura moins de problèmes d’eau », avait indiqué M. Faye, donnant surtout rendez-vous « à partir de septembre », moment à partir duquel « il n’y aura plus de problème d’eau ».

 

Selon le ministre de l’Hydraulique, par ailleurs gendre du président Macky Sall, « le Sénégal avait un problème de planification, mais maintenant, on a planifié. Il y a Keur Momar Sarr 3 et l’usine de dessalement de l’eau de mer. Si tout cela marche, d’ici 2035, Dakar n’aura plus de problème d’eau ».

 

A l’en croire, le gouvernement s’est lancé dans « des projets structurants » avec des investissements de l’ordre de 500 milliards FCFA pour régler le déficit hydraulique.

 

Les Dakarois vont-ils taire leur soif dans l’espoir de voir se réaliser cette promesse? Pour le moment, on est au stade des protestations et dénonciations, aussi virulentes soient-elles. Même si, il y a peu, des habitants de la commune dakaroise de Yoff, notamment des femmes, ont marché en portant sur la tête des bassines vides. Jusqu’à quand le couvercle de la cocotte-minute va-t-il tenir?

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