Société

Côte d’Ivoire. La jeunesse perdue de Daloa

Côte d’Ivoire. La jeunesse perdue de Daloa

Daloa, troisième ville de Côte d’Ivoire, est l’un des points de départ de l’émigration clandestine en Afrique de l’Ouest. En cinq ans, des dizaines de milliers de jeunes Ivoiriens ont tenté de s’exiler en Europe. Avec des fortunes diverses.

Ibrahim s’installe, tourne le damier et choisit son camp. Les pièces carrées en bois pour lui, les rondes pour Mohammed. La partie commence. Concentrés, les deux joueurs n’ont que quelques secondes pour contrer l’avancée de l’adversaire. Autour d’eux, des dizaines de jeunes du quartier musulman de Daloa assistent, rieurs, à l’énième partie de dames qui se joue. Ici, c’est l’attraction. La seule. « Daloa, c’est dur ! Je n’ai aucune activité ici, parce qu’il n’y a pas de travail, plus une seule usine. C’est au damier que je passe tout mon temps », se désole Mohammed, 22 ans, qui n’a pas pu financer ses études au-delà de la classe de troisième.

 

Si tu ne connais personne ici, tu n’as pas de travail

 

Ibrahim, lui, a fait du droit, avant de renoncer au prestigieux métier d’avocat. « Mon diplôme ne vaut rien. Si tu ne connais personne ici, tu n’as pas de travail », explique celui qui compte rejoindre l’Europe « dès que l’occasion se présentera, pour aider la maman ». Parmi la quinzaine de jeunes de 16 à 28 ans présents, la moitié est candidate au départ, malgré le danger.

 

« Un jeune sur deux a disparu »

 

À Daloa, les jeunes sont devenus rares. « De 2014 à 2016, une centaine de jeunes hommes et jeunes femmes montaient quotidiennement en plein jour dans des bus affrétés par des passeurs qui ne se cachaient même pas, jusqu’à la frontière burkinabé. Une vraie plaque tournante ! », raconte Tiziana Meretto, chef de projet de l’ONG italienne Cevi qui lutte contre l’émigration clandestine à Daloa. « On le voit dans les rues, un jeune sur deux a disparu », déplore-t-elle. Beaucoup sont sur la route, d’autres ont échoué et n’ont pas osé revenir.

Car, pour atteindre l’Italie, les dangers sont multiples - le désert du Niger, les bakchichs de l’armée, la prison, les menaces des passeurs, l’attente - avant d’arriver sur la côte libyenne, dernière étape avant l’embarcation pour l’Europe. « C’était le moment le plus difficile, assure Mamadou Chérif, 23 ans. Les touaregs nous ont tout pris et nous ont menacés avec des kalachnikovs. On nous volait sans cesse et nous n’avions jamais assez d’argent pour traverser.

 

Nous, on a eu de la chance mais d’autres ont été tués, torturés, découpés à la machette, le tout filmé et envoyé à la famille », décrit celui qui a passé plusieurs mois sur la route avant de faire demi-tour.

 

Convaincre les mères

 

À Daloa, Mamadou n’a pas repris ses études mais vient de trouver un travail de chauffeur de taxi. « C’est dur de voir tes anciens amis en Europe sur les réseaux sociaux qui ont réussi, et pas toi. Ici, depuis mon retour, on se moque de moi. Certains disent que je suis un fainéant ou que j’ai peur de l’eau, mais ce n’est pas vrai ! » s’insurge-t-il.

 

Ici, les garçons doivent aider la famille, c’est comme ça

 

« Facebook, c’est l’une des principales causes du départ, analyse Aly, du projet ivoirien Fah-So-Kafissa. Les jeunes ici, ils voient des photos d’amis devant une belle voiture, devant une belle maison en Europe et ils pensent que c’est ça la réussite. Nous, on a changé de stratégie : on ne leur parle plus du danger car tant qu’ils n’ont pas essayé, ils pensent que c’est possible. Aujourd’hui, on leur parle des vraies réalités de l’Europe, qu’une fois sur place, c’est plus difficile qu’ils ne l’imaginent », détaille celui qui est chargé d’orienter les jeunes à Daloa. Des crédits sont même alloués à certains pour qu’ils lancent leur activité en ville. « L’autre problème, c’est la religion, abonde Tiziana. Ici, les garçons doivent aider la famille, c’est comme ça. Donc, on essaie aussi de convaincre les mères de ne pas encourager leurs enfants à partir ».

 

« J’ai trop honte »

 

Alors, pour trouver la jeunesse de Daloa, il faut franchir les portes des écoles. Au centre de la cour de récréation du collège, les enfants jouent autour du drapeau ivoirien érigé comme un symbole de fierté et d’unité. Mais du haut de ses onze ans, Arouna n’aime pas spécialement son pays. L’élève de sixième a déjà tenté de partir, l’année dernière. « J’ai volé l’argent de mon père et je suis parti avec un ami pour rejoindre l’Europe. J’ai vu plein d’enfants sur la route, je n’avais jamais peur », relate-t-il d’une voix fluette. L’enfant évoque les laissez-passer et la prison libyenne comme un adulte qui a déjà tout vécu. « À l’école, personne ne sait ce que j’ai fait, j’ai trop honte », confie-t-il en baissant la tête. Ramené chez lui de force, Arouna n’espère qu’une chose : repartir en Europe pour devenir pilote de ligne.


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