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Après le Brexit, la France peut-elle assurer seule la sécurité de l’Europe ?

Après le Brexit, la France peut-elle assurer seule la sécurité de l’Europe ?

Après le Brexit, qui signifie la sortie du plus gros budget militaire de l’UE, le secrétaire d’État américain a confirmé vendredi le désengagement américain pour la défense de l’Europe. La France est désormais la seule puissance militaire de l’UE.

Sans le savoir, Rex Tillerson, le secrétaire d’Etat américain [l'équivalent du ministre des Affaires étrangères] a apporté sa contribution, vendredi 31 mars, au débat qui agite l’Union européenne (UE) et les candidats à l’élection présidentielle française à propos d’une éventuelle défense commune des vingt-huit (bientôt vingt-sept).

Lors d’un passage éclair à Bruxelles pour une réunion de l’Otan, il a déclaré, péremptoire, que les pays membres de l’alliance "qui n'ont pas de programmes concrets pour dépenser 2 % du PIB en matière de défense d'ici à 2024 doivent les mettre en place maintenant". Il a ainsi, dès son premier sommet de l’Otan, confirmé les soupçons européens quant aux intentions de Donald Trump de remettre progressivement en question la protection accordée par Washington à ses alliés européens.

L'Otan, cette alliance militaire héritée de la Guerre froide, constitue le cadre de cette attitude protectrice adoptée par les États-Unis à l'égard de l'Europe. L'alliance garantit notamment l'entraide de ses membres en cas d'agression. Les États-Unis stationnent ainsi plusieurs dizaines de milliers de soldats en Europe – près de 100 000 en fin 2016 –, dont 34 000 en Allemagne et 12 000 en Italie, par exemple.

Une alliance "obsolète" selon Trump

Cette alliance, le nouveau président américain l'avait jugée "obsolète" le 16 janvier, puis avait souligné, lors d’une conversation téléphonique avec François Hollande fin janvier, l’importance de "partager le fardeau des dépenses de défense". En matière de défense, les États-Unis émargent en effet loin devant, avec 622 milliards de dépenses en 2016 (soit 3,6 % de leur PIB), devant la Chine à 191,8 milliards. Vendredi, Rex Tillerson a confirmé une fois pour toute le diagnostic : "Les États-Unis ne peuvent plus maintenir une part disproportionnée des dépenses de défense de l'Otan".

La question du réexamen de la défense de l’Europe, s'impose peu à peu, par ce désengagement américain et l’imminence du Brexit (donc de la sortie de l’UE du plus gros budget militaire européen, celui du Royaume-Uni avec 53,8 milliards de dollars), comme un des débats majeurs des prochaines années. Elle s'est ainsi invitée dans "l’Europe à plusieurs vitesses", récemment évoquée par Angela Merkel et François Hollande, comme un moyen susceptible de lutter contre la défiance des citoyens européens envers l’UE.

Hamon contre Mélenchon

En France, cette question fut même au cœur d’un des moments remarqués du débat entre les principaux candidats à l’élection présidentielle, le 20 mars : les deux candidats de gauche, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, s’étaient alors affrontés à distance à ce sujet.

Le premier, favorable à un rapprochement militaire européen, avait ainsi résumé la situation : "moins d’Amérique, ce doit être plus d’Europe". Un état de fait qui, pour lui, devait conduire à "construire la défense européenne que les Américains ne garantiront plus", sur le socle de l’outil militaire français, le seul "complet", à condition "que soit exclu du calcul du déficit toutes nos dépenses liées aux opérations extérieures, avait alors martelé le candidat socialiste avant d’expliquer : Il n’y a pas de raison aujourd’hui que pèse sur le seul budget de la nation française un engagement de nos troupes qui protègent pas seulement nos intérêts nationaux, mais aussi les intérêts européens."

Jean-Luc Mélenchon lui avait rétorqué : "L’Europe de la défense, c’est l’Europe de la guerre", assurant que "si la France a un outil de défense autonome, elle ne peut pas participer à des systèmes intégrés en Europe, qui la conduiraient à entrer en guerre" à la moindre tension diplomatique d’un des États-membres. Pour le candidat de la France insoumise, sourd à toute idée de défense commune, il faut carrément quitter l’Otan. Et organiser une "conférence de sécurité, de l’Atlantique à l’Oural" pour discuter des frontières européennes, notamment avec Moscou.

Pourtant, la France joue de fait un rôle central dans le domaine militaire européen. Derrière le Royaume-Uni, elle affiche le plus gros budget de défense du continent, à 44,3 milliards en 2016 selon le rapport annuel 2016 du cabinet IHS Markit, rapporté par le Point. Elle précède l’Allemagne (35,8 milliard), suivie par l’Italie (23 milliards) et l’Espagne (11 milliards). Étant donnée la moindre importance du PIB français par rapport à celui de l’Allemagne, la différence est encore plus sensible : Paris a consacré près d’1,8 % de sa richesse à la défense en 2016, quand Berlin a cantonné ce poste budgétaire à 1 %. Dans la future Europe à 27, seules l’Estonie (1,9%) et la Grèce (2,7%) dépensent plus que la France en proportion de leur PIB, selon Eurostat.

 

 

Prépondérance militaire française

Au cours des dernières années, la France s'est engagée sur un nombre élevé de terrains d’opérations. En Libye en 2011, lors de l'opération Harmattan. Au Mali – les opérations Serval puis Barkane – et en Centrafrique – l'opération Sangaris – en 2013. Puis en Irak et en Syrie, respectivement en 2014 et 2015.

>> À lire sur France 24 : "Mali, Centrafrique, Syrie… Le bilan du 'chef de guerre' François Hollande"

Comme le souligne Benoît Hamon, ces efforts militaires pèse sur le budget français. À part Jean-Luc Mélenchon, les principaux candidats promettent d’ailleurs tous de porter le portefeuille de la défense aux 2 % du PIB réclamés par Tillerson et à hauteur desquels la France, avec les autres pays européen, s’était engagée à arriver lors du sommet de l'Otan au Pays de Galles en 2014.

En attendant, seule la France, parmi les plus gros pays européen, est proche de cet objectif. La moyenne européenne plafonne à 1,4 %. Cet écart grève le budget tricolore et rend plus difficile le respect de l’objectif des 3 % de déficit défini par le traité de Maastricht auquel l’Allemagne, qui ne dépense qu’un point de PIB pour sa défense, est si attachée.

Fin 2013, alors que la France était engagée sur deux terrains d’opérations, François Hollande avait tenté d’aborder la question. Face au refus de ses partenaires, il avait assuré, vexé : "Je le fais pour l’Europe, je ne le fais pas pour la France, je ne le fais pas pour gagner 30, 40 millions d’euros pour soulager je ne sais quelle dépense dans le budget de l’État". Au Mali et en Centrafrique, la France a en effet reçu un soutien principalement logistique de ses partenaires européens. Au Mali, l'Allemagne n'a envoyé en 2013 que deux avions de transports de troupes avant de petit à petit renforcer sa présence.

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