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Ile Maurice: les riches heures de la francophonie mauricienne

Ile Maurice: les riches heures de la francophonie mauricienne

Pour son numéro d'été 2018, la revue littéraire française Siècle 21 a mis la francophonie mauricienne à l'honneur, en réunissant dans un dossier d'une centaine de pages des textes sous la plume des auteurs contemporains de Maurice. Au menu de ce dossier d'une modernité littéraire étonnante: Ananda Devi, Shenaz Patel, Brigitte Masson, mais aussi Barlen Pyamootoo, Edouard Maunick, Jean Fanchette, pour n'en citer que ceux-là. Pour mettre les lecteurs en appétit, le dossier a repêché un ancien entretien avec le prix Nobel franco-mauricien J.M.G. Le Clézio. Dialogue avec Catherine Servan-Schreiber, chercheuse au CNRS et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, coordinatrice du dossier de littérature mauricienne dans Siècle 21.

RFI : Catherine Servan-Schreiber, j’imagine que le cinquantenaire de l’indépendance de Maurice, cette année, n’est pas étranger à la publication de ce dossier. Poursquoi ce dossier ?

Catherine Servan-Schreiber : En l'espace de 50 ans, la littérature mauricienne a pris un envol remarquable et remarqué. On trouve sa présence dans les prestigieuses maisons d’édition françaises que sont Gallimard ou les Editions de l’Olivier. Cette littérature commence à avoir ses auteurs de renom, dont le prix Nobel Jean-Marie Le Clézio, qui est le mieux connu. On peut citer aussi Edouard Maunick, Natacha Appanah, Barlen Piamootoo, Carl de Souza, Amal Sewtohul… Sans parler, bien sûr, d’Ananda Devi.

Dans votre préface présentant cette littérature vous parlez d’activité créatrice bouillonnante. Comment s’explique ce bouillonnement ?

Vous savez que l’Ile Maurice a une réputation particulière: on dit que cette île abrite un écrivain tous les cinq mètres. Eh bien, cette réputation n’est pas surfaite. L’Ile Maurice a été surnommée aussi « l’Ile écriture » par Jean-Marie Le Clézio et on trouve de célèbres auteurs dans diverses langues. Aussi bien dans le hakka - une langue chinoise -, ou bien en hindi, en créole, en anglais… Mais surtout, surtout en français. Donc, il y a une notion de métissage qui caractérise cette littérature et qui contribue à ce bouillonnement.

Comment s’est fait ce choix des auteurs qui figurent dans ce dossier ?

On a choisi les écrivains en fonction, bien sûr, de leur renommée tout d’abord. On a voulu montrer les plus établis comme Amal Sewtohul ou Ananda Devi. Mais aussi des plus jeunes arrivés comme Aqiil Gopee, qui a à peine 20 ans. Pour la plupart, ils sont d'origine créole ou indienne et reflètent à la fois les littératures de l’insularité, de l’exil, mais aussi le cosmopolitisme et puis une certaine modernité globalisée, qui est entièrement dénuée d’exotisme.

Y a-t-il des thématiques communes ?

La ville et l’urbanisation galopante sont, je pense, les premiers thèmes d’inspiration. Vient ensuite le rapport aux petits villages et à la poésie des noms et des lieux. Et enfin, les inégalités économiques et l’affrontement qui caractérise la relation hommes-femmes dans une société qui est restée encore très marquée par une économie de la plantation. Pour être poétique, la littérature mauricienne n’en est pas moins militante.

Y-a-t-il un style d'écriture mauricien ?

Ah, certainement. Il y a un écriture mauricienne née de l’insularité dans l’océan Indien, d’une part, et qui est issue aussi de la rencontre entre trois styles d’inspiration venus d’Afrique, d’Europe et de l’Inde. Ce style est nourri également de la diversité des langues qu’on parle à Ile Maurice - anglais, français, créole, langues indiennes. Ce style, hérité des poètes français de l'île tels que Robert-Edward Hart (1891-1954), Léoville L'Homme (1857-1928), ou Malcolm de Chazal (1902-1981), se caractérise par sa dimension poétique. L'écriture mauricienne est par ailleurs rythmée par la danse du séga créole et les souvenirs de l’oralité. L’oralité des contes créoles, mais aussi l’oralité des contes indiens.

Si vous deviez conseiller trois livres mauriciens à emmener pendant les vacances, quelles seront vos recommandations ?

Peut-être qu’en premier je vous conseillerais Bénarès (1999) de Barlen Pyamootoo, parce que c’est un livre qui est assez court finalement. Il est étonnnt car il est dénué de tout exotisme. Il étonne aussi par le titre: Bénarès, qui fait penser à l’Inde, mais on n’est pas du tout dans l’Inde… Ce livre a un côté très insolite, l’intrigue est très simple. Deux hommes vont chercher une prostituée, le soir ils font un trajet en voiture, ils traversent des villages déserts… Il y a une extrême poésie, et en même temps on se rend compte d’un malaise, le malaise des villes quand le soir tombe à l’Ile Maurice. Ce livre a inspiré un film, qui est l’un des premiers films mauriciens. Donc voilà, autant d’arguments pour commencer par Bénarès, porte d'entrée dans l’Ile Maurice.

Bénarès est un roman, je crois ?

Oui, c'est un roman… Je recommanderais aussi un recueil de poésies par l'auteur Sedley Assonne : Le désespoir bleuté de la rue solitaire(2002). Il est écrit à la fois en français et en créole, très inspiré de Rimbaud et de Verlaine. Le lecteur sera sensible à la mythologie chrétienne qui travaille ce texte de l'intérieur et à la nostalgie de la ville qui affleure dans les écrits de Sedley Assone. Et puis en troisième, je dirais La maison qui marchait vers le large (2001) de Carl de Souza. C’est un roman qui met en scène les diverses communautés de l’île qui cohabitent ensemble: créoles, musulmanes, européennes… Avec les bons et mauvais côtés de la cohabitation. Au coeur du récit, cette maison qui quitte le rivage et la ville pour aller s’enfoncer dans la mer de plus en plus…

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