Politique

Vu du Burkina Faso. Bolloré en garde à vue : “La France-à-fric est toujours là !”

Vu du Burkina Faso. Bolloré en garde à vue : “La France-à-fric est toujours là !”

L’homme d’affaires Vincent Bolloré a été placé en garde à vue le mardi 24 avril à Nanterre. La justice enquête sur des soupçons de corruption dans l’attribution de concessions portuaires en Afrique de l’Ouest. Pour cet éditorialiste burkinabé, les pratiques douteuses des grands groupes français en Afrique ne sont pas nouvelles.

 

Vincent Bolloré finira-t-il par se noyer dans les eaux des ports de Conakry ou de Lomé, dont il est le concessionnaire ? C’est la question que l’on ne peut manquer de se poser depuis l’annonce du placement en garde à vue du milliardaire français dans le cadre d’une enquête sur des soupçons de “corruption d’agents publics étrangers”.

L’industriel breton, patron du groupe Bolloré Africa Logistics, est l’objet d’une information judiciaire qui vise à déterminer s’il a usé de ses activités de conseil politique dans l’obtention de la concession de ces deux ports des capitales de Guinée et du Togo.

 

Havas, filiale du groupe Bolloré, a conduit la communication du candidat victorieux Alpha Condé durant la campagne présidentielle guinéenne de 2010, puis celle du président togolais Faure Gnassingbé, et se serait livrée à des sous-facturations contre l’obtention de la gestion desdits ports.

Un “autre gros poisson” après Sarkozy

Et le timing des opérations de concession est accablant pour le patron de Canal +. Élu président en novembre 2010, le président Condé résilie en mars 2011 la convention de concession du terminal à conteneurs du port de Conakry, octroyée en 2008 pour une durée de vingt-cinq ans à Getma, au profit de son “ami Bolloré”. Et en 2010, année de la réélection de Faure Gnassingbé, la gestion du terminal à conteneurs du port de Lomé est concédée à… Bolloré, pour une durée de trente ans.

Des concomitances de faits qui n’ont pas manqué d’aiguiser le soupçon des juges Aude Buresi et Serge Tournaire. Serge Tournaire, ça ne vous dit rien ?

Il s’agit du même magistrat qui a ferré cet autre gros poisson du marigot politico-économique hexagonal, Nicolas Sarkozy, aujourd’hui inculpé pour financement illégal de sa campagne 2007 par des fonds libyens.

L’étau judiciaire se resserre

Faut-il croire que la fin des haricots a sonné pour l’ancien président français et ses amis du CAC40, dont Bolloré, celui-là même qui avait mis son jet privé et son yacht personnel, le Paloma, à la disposition d’un Sarko fraîchement élu ?

C’est vrai, ce n’est pas demain que l’on verra la tête du célèbre Breton trôner sur le tableau de chasse de la justice française. Mais à l’allure où vont les choses, la 9e fortune de France en 2015, selon le classement du magazine français Challenges, a de quoi crier : “Ma doue benniget !” (“Mon Dieu !” en breton), l’étau judiciaire se resserrant davantage autour de lui :

– juillet 2012 : ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet de Paris ;

– avril 2016 : perquisition de la tour Bolloré de Puteaux, siège du groupe Bolloré Africa Logistics ;

– avril 2018 : placement en garde à vue. En attendant la mise en examen ?

On n’en est pas encore là, et rien n’indique qu’on y sera un jour.

Le souvenir de l’affaire Elf

D’ailleurs, le groupe Bolloré et son PDG se sont toujours défendus de tout acte de corruption dans l’obtention de la concession des ports de Conakry et de Lomé. Même son de cloche dans la capitale guinéenne, où un communiqué officiel tente de réfuter les soupçons qui pèsent contre “l’ami Vincent”.

Mais force est de reconnaître qu’il y a comme quelque chose de pourri dans l’empire africain de Bolloré. Les deux marchés juteux obtenus dans la foulée de l’élection et de la réélection des présidents guinéen et togolais ont de quoi interroger une opinion publique témoin des comptes et mécomptes des groupes industriels et commerciaux de l’ancienne métropole. Ceux-ci sont perçus comme des têtes de pont de la politique française sur le continent noir.

Souvenons-nous de l’affaire Elf [une compagnie pétrolière aujourd’hui intégrée au sein du groupe Total]. En 1994, une enquête de l’ancêtre de l’Autorité des marchés financiers (AMF) a permis de découvrir l’existence d’un vaste système de corruption qui a favorisé l’enrichissement des cadres de la firme ainsi que la rémunération de dirigeants africains.

“France-à-fric”

Depuis sa création, Elf est resté “un véritable bras séculier d’État, en particulier en Afrique […]. Une sorte d’officine de renseignements dans les pays pétroliers”, avait confié un de ses PDG, Loïk Le Floch-Prigent.

Comme quoi, avec cette nouvelle affaire Bolloré, il n’y a finalement rien de nouveau sous le soleil de la Françafrique ou “France-à-fric” dont le logiciel semble imprimé dans du marbre.

Les chefs d’État de gauche comme de droite ont beau se succéder à l’Élysée et promettre à l’envi une rupture avec les “pratiques d’un autre âge”, le réseau tissé par Jacques Foccart [initiateur de la “Françafrique” sous de Gaulle] continue de régir les relations entre l’Afrique et la France.

Mais puisque nous parlons de Bolloré, terminons en disant que la boue dans laquelle il se débat entachera l’image déjà peu reluisante des présidents guinéen et togolais. Les répliques du nouveau séisme judiciaire français atteindront inexorablement Conakry et Lomé.

 

courrierinternational.com

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