Politique

Acquittement de Jean-Pierre Bemba : illisible CPI

Acquittement de Jean-Pierre Bemba : illisible CPI

En dix années de procédure, la Cour pénale internationale a successivement condamné, acquitté puis libéré le Congolais Jean-Pierre Bemba. Les 5 000 victimes centrafricaines de ses miliciens, elles, attendent toujours réparation. Retour sur une affaire dont la CPI sort plus illisible que jamais aux yeux des Africains.

 

Charismatique, brutal, incontrôlable, sanguin, autoritaire, démagogue, vénal : ainsi ses adversaires décrivaient-ils Jean-Pierre Bemba avant que la Cour pénale internationale (CPI) le happe, un jour de mai 2008, en son exil bruxellois. Et ainsi était-il, dans une large mesure, lui le petit Mobutu que la violence n’effrayait pas, l’enfant gâté de milliardaire et des nuits chaudes de Matonge devenu chef d’une milice de spadassins dont les Pygmées de l’Ituri et les ménagères de Boy-Rabe se souviennent encore avec une immense douleur.

À Bangui, où ils sévirent à deux reprises entre 2002 et 2003, tuant, pillant et violant avec une efficacité inversement proportionnelle à leurs performances militaires, les hommes du « Chairman » Bemba Gombo étaient appelés « Banyamulenge » – terme générique impropre, puisque seuls une poignée d’entre eux étaient originaires du Sud-Kivu, mais suffisamment frappé d’extranéité pour qu’à la peur s’ajoute l’horreur : on les prétendait cannibales.

L’étrange Patassé

Je me souviens d’une discussion avec celui qui les avait appelés à sa rescousse pour sauver son trône vacillant : Ange-Félix Patassé, agronome mystique inventeur d’une variété de maïs qu’il disait aussi résistante qu’un piroguier de l’Oubangui, médium à ses heures perdues et grand amateur de pendules, avec lesquels il géolocalisait sur une carte de la Centrafrique les gisements de coltan et de pétrole.

L’un des chefs d’État les plus étranges qu’il m’ait été donné de rencontrer. C’était à Lomé, au Togo, où il avait trouvé refuge, deux mois après sa chute. Comment ce chrétien fervent avait-il pu ouvrir les portes de sa capitale aux colonnes infernales et livrer ses concitoyens aux pulsions prédatrices des soudards du mal nommé Mouvement de libération du Congo (MLC) qui traversaient le fleuve telles des cohortes de fourmis magnans ?

Après avoir fustigé la « désertion » de son « fils » Jean-Pierre Bemba, dont les troupes s’étaient débandées face aux supplétifs tchadiens de son tombeur François Bozizé, précipitant par là sa culbute, l’ex-président à barbichette avait eu cette phrase : « On ne fait pas une omelette sans casser des œufs ; Bemba a cassé des œufs, mais il a raté l’omelette. »

Jamais inquiété – il est mort en 2011 –, le géniteur du maïs Patassé Ngakoutou avait, il est vrai, un alibi : les miliciens du « Chairman » se comportaient en Centrafrique comme en terrain conquis et ne lui rendaient compte de rien. Était-ce aussi le cas pour Bemba lui-même ? C’est, en résumé, ce que le concerné et ses défenseurs n’ont cessé de plaider depuis dix ans. Après tout, « Igwe » (« le chef ») n’a, à aucun moment – il n’en existe nulle trace –, personnellement ordonné depuis son fief de Gbadolite le moindre meurtre, le moindre viol, ni un seul vol de poule.

À les entendre, il n’était même pas au courant de la façon dont ses hommes sur le terrain « cassaient des œufs » : trop occupé à négocier l’application des accords de Sun City, puis accaparé par son poste de vice-président de la République, le commandant en chef du MLC était, il faut le comprendre, toujours entre deux avions et sur tous les fronts à la fois, celui de Bangui étant en quelque sorte accessoire.

Très rapidement, les juges de la CPI se sont donc retrouvés confrontés à deux argumentaires contradictoires : celui d’un procureur à l’ego peu mesuré et adepte de la justice par l’exemple (Luis Moreno Ocampo, auquel a succédé Fatou Bensouda), pour qui un commandant est toujours comptable de ce que font ses hommes, qu’il le sache ou l’ignore, et celui d’avocats aussi coriaces que leur client pour qui il revient à l’accusation de prouver que le chef savait (ou aurait dû savoir) que ses forces commettaient (ou allaient commettre) des exactions.

« Responsabilité du commandant »

Le 8 juin, par trois voix contre deux, la chambre d’appel de la Cour a donc tranché : les crimes perpétrés par le MLC sont certes indéniables, mais le sieur Bemba ne les a pas commandités et, « compte tenu des restrictions auxquelles il devait faire face en tant que chef militaire éloigné de ses troupes déployées à l’étranger » (sic), sa capacité de sanctionner leurs auteurs était forcément limitée.

Pour expier ce qui précède, les juges ont donc estimé dans leur majorité que les dix ans que vient de passer Jean-Pierre Bemba derrière les murs de la prison de Scheveningen constituaient une peine suffisante. Peut-être ont-ils cherché aussi à réduire le spectre d’application du fameux article 28 du statut de Rome sur la « responsabilité du commandant », à ce point large qu’aucun chef d’État dont l’accession au pouvoir (ou son exercice) s’est accompagnée de violences auxquelles ses partisans ont été mêlés ne devrait y échapper. À ce titre, il est vrai, la liste de ceux que le bureau du procureur pourrait en théorie inquiéter est longue…

De cette affaire, qui s’ajoute au malaise congénital d’une instance née de l’accouplement d’un noble idéal humanitaire et d’un rapport de force international, la CPI, qui célébrera en juillet les vingt ans de son traité fondateur, sort plus illisible que jamais aux yeux des Africains.

En libérant Jean-Pierre Bemba, dont on ignore encore s’il a trouvé derrière les barreaux un remède à son impulsivité narcissique, elle a certes voulu démontrer une nouvelle fois qu’elle savait agir à décharge, quitte à contredire un procureur manifestement ulcéré de ne pas avoir été suivi. Mais pour les 5 229 victimes banguissoises inscrites au dossier, l’omelette n’en est que plus indigeste…

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