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Interview / Alpha Blondy: "Je suis nègre et le négro-nazisme me révulse"

Interview / Alpha Blondy:

À la tête de son Solar System, le Marley ivoirien chantera sur la grande scène de la fête de l'Humanité, vendredi 12 septembre au soir, la paix, «universelle, une et indivisible». Il revisitera ses hymnes mythiques et des titres de son CD, Mystic Power et certains de ses hymnes légendaires.

Avez-vous entendu parler de la Fête de l’Humanité ? Que ressentez-vous avant de vous y produire avec votre groupe, le Solar System ?

ALPHA BLONDY La Fête de l’Humanité, la première fois que j’ai entendu son nom, j’ai aimé : ça sonnait comme un rayon de soleil, un rayon d’espoir, dans ce monde aux dix mille douleurs. Je sais que c’est un immense rassemblement populaire, où l’humanité est représentée dans sa diversité, dans la richesse de sa pensée, de ses engagements et de ses cultures. Je suis heureux et honoré de participer à cette grande Fête.

Dans votre dernier disque enregistré en studio, vous chantez l’amour et vous dénoncez nombre d’injustices. Parmi ces dernières, quelle est, actuellement, celle qui vous taraude ?

ALPHA BLONDY La guerre ! Les guerres, toutes les guerres, doivent prendre fin. Depuis quasiment trente ans que je chante Jerusalem, j’appelle incessamment à la paix. C’est pour ça que je chante en plusieurs langues – l’hébreu, l’arabe, l’anglais, le français… Il y a peu, lors d’un concert au Canada, j’ai lancé un appel. Si l’on se livre à une addition macabre, combien sont morts depuis plus de soixante-dix ans, dans cette guerre ? Il faut que les bombardements s’arrêtent et que soit fournie d’urgence une aide humanitaire et sanitaire. Il faut que les Nations unies envoient des casques bleus pour s’interposer. Il faut que toutes les bonnes volontés apportent leur goutte d’eau. Il faut que l’Union européenne fasse entendre sa parole et que soit organisée, sur le plan international, une conférence pour la paix. La communauté internationale doit prendre ses responsabilités pour que la solution de deux États soit applicable, appliquée et respectée, en vue d’une paix vraie et durable. Cette guerre nous interpelle toutes et tous. Si les humains ne se parlent pas, ce sont les armes qui s’emparent de la parole et confisquent celle-ci aux plus démunis. Or la parole des armes, on sait qu’elle ne propage que la mort et les larmes.

Nommé ambassadeur de la paix en Côte d’Ivoire par l’ONU, vous ne limitez pas votre message à votre pays…

ALPHA BLONDY Exactement. La paix est universelle, une et indivisible. Vous en brisez un fragment, et c’est toute l’humanité que vous mutilez. Voyez en Afrique. Au Congo, sept millions de morts. Ça n’a pas l’air d’émouvoir la communauté internationale. En Centrafrique, en Somalie, au Soudan et, de nouveau, en Libye. Sans oublier, hors d’Afrique, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, et jusqu’en Europe, où l’Ukraine est gravement touchée… La question, lancinante, demeure invariable : à qui profite la guerre ?

Dans la chanson Danger d’ivoirité, incluse dans Mystic Power, vous réprouvez sans façon le fallacieux concept de supériorité, qui, à l’échelle mondiale et au cours des siècles, a fait tant de ravages…

Alpha BLONDY Oui, je chante : « L’ivoirité c’est dangereux / Cent mille morts pour des élections… » Le peuple de Côte d’Ivoire a payé cher cet argument de division qu’est l’ivoirité. C’est le même concept qu’ont arboré, dans le passé, ceux qui ont voulu justifier l’esclavage, la traite négrière, la Seconde Guerre mondiale… Je suis nègre et le négro-nazisme me révulse. Dans cette chanson, je dis que les Nègres qui, au nom d’une prétendue ivoirité, se croient supérieurs aux autres sont des négro-nazillons. J’ai sans répit mis en garde contre la notion d’ivoirité et son corollaire inéluctable : la guerre. Je répéterai, aussi longtemps que nécessaire : la voix des urnes contre la voix des armes ! Tout ce qui exclut l’autre, le différent, le petit, le pauvre, le cabossé, c’est, chaque fois, un coup de poignard dans le cœur de la paix.

Le morceau France à fric pointe le rôle de la France…

ALPHA BLONDY Oui, je chante : « Fric fric fric / c’est la Françafrique / C’est Tintin au Congo / La magouille à gogo / les mallettes et les lingots volés… » Je dis volontiers qu’il y a ceux qui braquent les banques, avec la police à leurs trousses. Et ceux qui braquent le pouvoir et qui braquent tout particulièrement les richesses de l’Afrique : eux, en général, ils sont peinards. Depuis des décennies, et même des siècles, ils ont tout fait pour convaincre les Africains que, à l’instar de leur continent, ils sont pauvres par destin. Ce qui a donné lieu, chez nous, à l’une des plus grosses entreprises d’auto-dévalorisation, de complexe d’infériorité. Or c’est faux, l’Afrique est riche, en ressources, en culture, en humanité.

Quand s’élève la voix de Tiken Jah Fakoly dans le morceau Réconciliation, on est ému…

ALPHA BLONDY Je l’avoue, un différend nous a opposés. Tiken Jah Fakoly m’a fait l’honneur de participer à cet hymne, Réconciliation. Nous nous sommes dit que lui et moi avions le devoir de jeter nos craintes d’ego et de donner l’exemple aux Africains. Nous avons compris que notre rapprochement était nécessaire, pour le processus de réconciliation en Côte d’Ivoire, auquel nous tenions à contribuer. Tiken et moi avons toujours défendu, dans nos textes, l’intérêt du peuple. En acceptant que nous chantions d’une seule voix, il m’a beaucoup ému. Je tiens, dans vos colonnes, à lui exprimer un infini merci.

Qu’est-ce qui vous a inspiré une adaptation d’I Shot The Sheriff, de Bob Marley ?

ALPHA BLONDY Bob Marley a marqué beaucoup d’Africains, dont je fais partie. En même temps, en Afrique francophone, peu nombreux sont ceux qui comprennent l’anglais. J’ai élaboré une adaptation en français, pour que son message soit appréhendé chez nous. Comme dans la francophonie il n’y a pas de shérif, j’ai transformé le titre en J’ai tué le commissaire. C’est à l’occasion de la célébration des trente ans de la mort de Bob que j’ai exhumé la traduction. En réalité, je l’avais écrite aux États-Unis, en 1978.

En 1980, lorsque vous êtes apparu sur la scène musicale, ce n’était pas évident de s’imposer, en tant qu’africain, dans le reggae. Comment avez-vous surmonté les classifications imposées par l’industrie de la musique ?

ALPHA BLONDY Par le travail et la conviction. Diviser pour régner, c’est la vieille stratégie des dominateurs. Longtemps, ils ont tenté d’opposer les Africains avec les Antillais, les Caribéens… Chez nous, un proverbe dit : « Même si un bout de bois reste interminablement dans l’eau, il ne deviendra jamais un crocodile. » Les Africains déportés aux Amériques gardent au plus profond d’eux des racines culturelles africaines. J’ai joué du reggae, parce que j’y reconnaissais mon africanité. Et aussi parce que le reggae est un merveilleux vecteur de paix.

Un dernier mot ?

ALPHA BLONDY Aux lecteurs de l’Humanité, j’ai envie de dire, en toute humilité : poursuivez votre mobilisation. J’ai envie de tous vous remercier aussi, parce que je sais la persévérance avec laquelle vous dénoncez les guerres, toutes les guerres.

Source: Humanite.fr 

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